Comptines pour désigner : d’où vient « Eeny, meeny, miny, moe » et pourquoi ce n’est pas du hasard

Qui fait le chat, qui commence, quel bonbon prendre dans le sachet ? En France, les enfants règlent la question depuis des générations avec une comptine : « Am stram gram », « Plouf plouf », « Une poule sur un mur ». Dans les pays anglophones, on apprend pour cela « Eeny, meeny, miny, moe », souvent avant même de savoir lire. Derrière les mots sans queue ni tête de la plus célèbre comptine anglaise se cache une histoire longue et en partie dérangeante, ainsi qu’un fait surprenant : la comptine n’a rien d’aléatoire.

Eeny, meeny, miny, moe aujourd’hui

La version moderne la plus courante est la suivante :

Eeny, meeny, miny, moe,
Catch a tiger by the toe.
If he hollers, let him go,
Eeny, meeny, miny, moe.

En substance : « Attrape un tigre par l’orteil, s’il hurle, laisse-le filer. »

L’orthographe varie (eenie, eeny, meenie, miney, mo, moe), et beaucoup de groupes ajoutent des vers, comme « my mother told me to pick the very best one » (« ma mère m’a dit de choisir le meilleur de tous »), pour allonger le décompte. Elle appartient à une grande famille que les folkloristes anglophones appellent counting-out rhymes, nos comptines pour désigner : à chaque mot ou à chaque temps, on passe au joueur suivant, et celui sur qui tombe le dernier mot est désigné ou éliminé.

Les comptines françaises pour désigner

Les enfants français ont leurs propres comptines, et elles fonctionnent exactement de la même façon. Voici le début de deux des plus connues :

« Am stram gram,
Pic et pic et colégram,
Bour et bour et ratatam,
Am stram gram. »

« Une poule sur un mur
Qui picore du pain dur,
Picoti, picota,
Lève la queue et puis s’en va. »

Sans oublier le fameux « Plouf plouf », dont la suite change d’une cour de récréation à l’autre. Ce sont des comptines traditionnelles, sans auteur connu et avec de nombreuses variantes. Leur mathématique est pourtant la même que celle d’« Eeny, meeny » : si le nombre de mots est fixe et que l’on sait par qui l’on commence, le résultat est connu d’avance. Nous verrons pourquoi un peu plus bas.

Comment fonctionne une comptine pour désigner

Un enfant, celui qui compte, montre du doigt chaque joueur du cercle au rythme des mots, en se comptant souvent lui-même. À chaque temps fort, le doigt passe à la personne suivante. Quand la comptine se termine, celui qui est montré du doigt s’y colle ou sort du jeu. Dans les jeux d’élimination, on recommence la comptine jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un seul joueur.

La comptine résout un vrai problème pour les enfants : elle donne un choix que tout le monde accepte comme juste, sans qu’un adulte ait à intervenir. Le rituel compte autant que le résultat. Comme chacun entend les mots et suit le doigt des yeux, le choix paraît transparent et neutre.

« Eeny, meeny » n’est qu’une comptine parmi beaucoup d’autres. Les enfants anglophones utilisent aussi, par exemple, « one potato, two potato » (« une patate, deux patates ») : les joueurs tendent les poings et celui qui compte les tape un par un. Quand Henry Carrington Bolton a recueilli des comptines dans les années 1880, il a réuni des exemples venus de nombreux pays et de nombreuses langues, et il en a conclu que cette habitude se retrouvait chez les enfants presque partout. Les mots changent d’un endroit à l’autre, mais la méthode reste remarquablement constante : un temps par personne, et le dernier temps décide.

Pourquoi ce n’est pas vraiment du hasard

Une comptine est une séquence fixe. Si elle compte un nombre précis de temps et que l’on sait par qui commence celui qui compte, le résultat est joué avant même le premier mot. Avec quatre joueurs et une comptine de seize temps, par exemple, le dernier temps tombe toujours sur le joueur placé juste avant le point de départ, si l’on compte dans le sens des aiguilles d’une montre.

Les enfants le comprennent vite. Celui qui compte et qui veut un résultat précis peut commencer par quelqu’un d’autre, ajouter un vers ou étirer un mot sur deux temps. C’est pour cela que les disputes du genre « on recommence ! » sont si fréquentes dans la cour, et que la comptine convient aux petits choix plutôt qu’à ce qui doit être vraiment équitable.

Les premières traces écrites

Personne ne sait qui a dit « eenie meenie » le premier. Ce que l’on peut retracer, c’est le moment où des versions ont commencé à paraître à l’écrit.

  • Iona et Peter Opie, grands spécialistes du folklore enfantin au XXe siècle, ont relevé une comptine semblable commençant par « Hana, man », que les enfants de New York récitaient vers 1815.
  • En 1855, la revue britannique Notes and Queries a publié une version américaine commençant par « Eeny, meeny, moany, mite ».
  • En 1882, le glossaire du dialecte de Cornouailles de Fred Jago a consigné une version de Cornouailles commençant par « Ena, mena, mona, mite ».
  • En 1888, le chimiste et folkloriste américain Henry Carrington Bolton a publié The Counting-Out Rhymes of Children (« Les comptines des enfants »). Il y présentait « eeny, meeny, miny, mo » comme la comptine préférée des enfants américains et citait des témoignages venus de nombreux États.

À la fin du XIXe siècle, la comptine était donc bien installée des deux côtés de l’Atlantique, sous de multiples variantes locales. Comme elle se transmettait oralement d’enfant à enfant, il n’a jamais existé de texte unique.

D’où vient-elle ?

Il existe plusieurs théories, et aucune n’est prouvée.

  • D’anciens mots pour compter. Les premiers sons ressemblent aux nombres d’anciens systèmes de comptage britanniques, comme le comptage des bergers « yan, tan, tethera » dans le nord de l’Angleterre. Les Opie pensaient que la comptine pouvait descendre d’un comptage de ce genre.
  • La divination par tirage au sort. Bolton soutenait que les comptines pour désigner venaient en général d’anciennes pratiques de choix par le sort. Il reconnaissait dans le même livre que c’était en partie une spéculation.
  • Des équivalents européens. Des comptines absurdes du même genre existent dans d’autres langues, notamment en allemand et en néerlandais, ce qui suggère une tradition commune de comptines enfantines plutôt qu’une source unique.

On lit souvent que la comptine aurait servi aux druides, ou à choisir des victimes de sacrifices lors de rites celtes ou saxons. Aucun document ne vient appuyer ces affirmations. Tout au plus peut-on dire que les sons rappellent peut-être d’anciens mots pour compter, et que les premières traces sûres datent du XIXe siècle.

La version raciste

Pendant une grande partie de son histoire, une version américaine répandue contenait, au deuxième vers, là où figure aujourd’hui « tiger », une insulte raciste visant les personnes noires. Le recueil de Bolton de 1888 imprime la comptine sous cette forme, et Dictionary.com indique que cette version a été largement utilisée jusque vers les années 1950. Les Opie ont constaté que l’insulte ne faisait pas partie de la tradition anglaise plus ancienne, et que la version américaine s’est répandue en Grande-Bretagne au XXe siècle.

À partir du milieu du XXe siècle environ, des mots adaptés aux enfants comme « tiger » se sont imposés, et « catch a tiger by the toe » est aujourd’hui la version standard que l’on apprend aux enfants. L’ancienne formulation provoque encore des polémiques quand elle refait surface, ce qui est une bonne raison de s’en tenir à la version moderne.

Des façons plus justes de désigner quelqu’un

Pour une petite partie de chat, une comptine fait très bien l’affaire. Quand le choix compte vraiment, par exemple pour savoir qui passe en premier à un exposé ou qui gagne un lot, mieux vaut une méthode que celui qui compte ne peut pas orienter.

  1. Utilisez un outil aléatoire. Notre tirage au sort de prénoms fait tourner une roue de noms et s’arrête au hasard sur l’un d’eux, sans personne pour compter.
  2. Tirez les noms d’un chapeau, bien mélangés, sans regarder.
  3. Si vous utilisez quand même une comptine, laissez quelqu’un d’autre que celui qui compte choisir par où commencer.

Les enseignants qui veulent interroger leurs élèves équitablement peuvent aussi remplir la roue aléatoire avec les prénoms de la classe ou tirer un numéro de la liste d’appel avec notre générateur de nombre aléatoire.

Sources

  • Bolton, H. C. (1888). The Counting-Out Rhymes of Children: Their Antiquity, Origin, and Wide Distribution. London: Elliot Stock. archive.org
  • Opie, I. and Opie, P. (1951). The Oxford Dictionary of Nursery Rhymes. Oxford University Press (tel que résumé dans l’article Wikipédia ci-dessous).
  • Eeny, meeny, miny, moe. Wikipedia (en anglais). en.wikipedia.org
  • Martin, G. Eeny, meeny, miny, mo: meaning and origin. The Phrase Finder. phrases.org.uk
  • The Racist History of "Eenie, Meenie, Miney, Moe". Dictionary.com (2018). dictionary.com

FAQ

Quel âge a la comptine « Eeny, meeny, miny, moe » ?

Des comptines semblables ont été relevées dès le début du XIXe siècle, et une version proche de la version moderne était largement attestée chez les enfants américains en 1888. Son origine exacte est inconnue.

La comptine vient-elle des Celtes ou des druides ?

Rien ne le prouve. Certains folkloristes ont remarqué que ses sons ressemblent à d’anciens mots britanniques pour compter, comme yan, tan, tethera, mais c’est une théorie, pas une origine documentée.

Pourquoi « Eeny, meeny » fait-elle polémique ?

D’anciennes versions américaines et britanniques contenaient une insulte raciste au deuxième vers. La comptine moderne utilise tiger (tigre) à la place, et cette version est devenue la norme au milieu du XXe siècle.

Les comptines pour désigner sont-elles vraiment aléatoires ?

Non. Avec un nombre de mots fixe et un point de départ connu, le résultat est décidé avant même de commencer, et celui qui compte peut l’orienter. Un tirage au sort de prénoms est plus équitable.

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